Compte-rendu de la conférence d’Aurore Evain : le Matrimoine – 16 mars 2019 – en partenariat avec la ville de Rennes

Le 16 mars dernier, dans le cadre des évènement autour du 8 mars organisés par la ville de Rennes, nous recevions Aurore Evain, qui entre bien d’autres réalisations, est la personne dont les recherches ont permis de réaffirmer la légitimité du mot autrice.

Si certain.es s’agacent souvent des revendications féministes portées sur la langue et sa grammaire, donnant des débats à n’en plus finir sur l’écriture inclusive, les recherches d’Aurore Evain sur le mot autrice ont laissé apparaitre une histoire de la langue comme un enjeu de pouvoir et de domination sur les femmes. Les modifications des règles grammaticales, dont la fabuleuse « le masculin l’emporte sur le féminin », sont bien plus récentes qu’on ne le pense… Mais de cela, Eliane Viennot nous parlera le 29 septembre lors du Festival Dangereuses Lectrices à Rennes…

Découvrons donc quel rôle a joué Voltaire là dedans, qui a initié Molière à l’écriture théâtrale et à la mise en scène, ainsi qu’un pan immense de l’Histoire du Théâtre, jamais enseigné, ses autrices et ses actrices. Une histoire qui nous raconte aussi comment et pourquoi si peu de femmes responsables artistiques ont aujourd’hui accès aux scènes, ou sont victimes de violences sexistes et sexuelles tout particulièrement dans ce milieu.

Ce compte-rendu a été rédigé par Margaux Piedagnel, étudiante en genre et stagiaire à HF Bretagne en mars 2019. Un grand merci à elle. Il a été enrichi de quelques extraits de l’article de Marine Combe pour Yegg Mag.

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Aurore Evain est comédienne de formation, metteuse en scène, autrice et chercheuse. Dans le cadre des évènements liés à la journée internationale des droits des femmes, elle a été invitée par HF Bretagne pour partager ses recherches sur ces artistes oubliées, ces pionnières qui font la richesse de notre matrimoine.

Le terme matrimoine n’est en aucun cas un néologisme, contrairement au mot anglais « herstory » basé sur « history » et apparu dans les années 70, sous l’influence des féministes de la deuxième vague voulant mettre en valeur les femmes oubliées de l’histoire. En effet, le mot existe depuis le Moyen-Âge et désignait l’héritage de la mère, au même titre que patrimoine désignait l’héritage du père. Puis, au fur et à mesure, seul le terme patrimoine est resté, pour finir par être synonyme de l’héritage global, public d’un pays tout entier. De matrimoine, seules les agences matrimoniales sont restées… renvoyant une fois de plus les femmes au domaine du privé, du couple, du mariage. C’est donc en réalité de notre héritage culturel qu’il faudrait parler, regroupant notre patrimoine ET notre matrimoine.

La conférence s’articule autour de trois axes : premièrement, l’apparition des actrices professionnelles, puis l’histoire du mot « autrice » et enfin celle des autrices de théâtre. Bien que ce soit ici le théâtre qui est étudié, il faut avoir conscience du caractère transversal des mécanismes explicités. Cet enjeu d’invisibilisation des femmes s’entend au-delà du domaine culturel et il n’y a qu’en soulevant son omniprésence que des changements pourront advenir.

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L’apparition des actrices professionnelles

Si, aujourd’hui, le métier de comédienne est une des figures culturelles les plus légitimées, il n’en a pas toujours été ainsi. La question n’est pas : « Pourquoi n’y avait il pas d’actrices avant les XVIe et XVIIe siècles ? » ; mais plutôt : « Pourquoi la société a-t-elle brusquement accepté que les femmes montent sur scène ? ». En effet, la norme a pendant longtemps été celle d’hommes se travestissant pour jouer des rôles de femmes. Et c’est justement à partir du XVIe siècle que cette ambiguïté est assimilée par l’Église à l’homosexualité et qu’il devient préférable que des femmes jouent des personnages de femmes sur scènes.

« Les troupes circulent en Europe et les troupes italiennes finissent par arriver en Espagne, alors en pleine Inquisition. On autorise, on interdit, on ré-autorise les comédiennes sur scène. Jusqu’à ce qu’elles l’emportent. L’Église a besoin d’allié-e-s. Sur scène, ce sont de nouveaux rapports femmes-hommes, de nouveaux modèles du féminin qui s’expérimentent, en direct. Toute la société s’interroge sur ces femmes. », explique Aurore Evain.

Ce sont les « courtisanes honnêtes », des femmes très cultivées qui lisent, écrivent, chantent, dansent et maitrisent l’art de l’improvisation poétique qui peu à peu deviennent actrices, pour échapper à la prostitution. Pourtant, même si on laisse ces femmes accéder aux scènes et que l’on reconnait leurs savoirs et compétences, elles doivent néanmoins en payer le prix de leur corps et se retrouvent assimilées à des prostituées ou considérées « à disposition » des messieurs. Dès leur apparition, les actrices ont donc eu affaire aux avances et aux comportements violents d’hommes qui considéraient que puisqu’elles existaient, non plus confinées au domaine du privé, mais en public, ils pouvaient user d’elles comme bon leur semblait… Il est donc logique que le mouvement #metoo ait pris de l’ampleur grâce aux témoignages d’actrices (même s’il faut rappeler que l’expression a d’abord été utilisée en 2007 par la militante noire Tarana Burke).

« La question du harcèlement se posait déjà. Aujourd’hui, on vit la continuité de l’histoire. Toujours cette image entre Eve et Marie. C’est logique que MeToo arrive des comédiennes quand on connaît notre Histoire ! »

Au fil du temps, on assiste à un appauvrissement de l’image associée aux actrices. On peut citer l’exemple de Marilyn Monroe qui, bien qu’étant une femme intelligente et cultivée, sera réduite à une image de blonde stupide et sera célébrée pour son physique bien plus que pour son talent.

Quelques comédiennes pionnières  :

  • Marie Ferré ou Fairet (XVIème siècle, on ne connaît pas ses dates exactes de naissance et de mort), dont les talents de saltimbanque, chanteuse et danseuse lui permettront petit à petit de s’imposer en tant que comédienne aux yeux du public et des auteurs. En 1545, elle signe un contrat avec un directeur de troupe, Antoine de L’Esperonnière. Elle jouera pendant un an et sera logée, nourrie et rémunérée, ce qui en fait la première actrice professionnelle de l’histoire du théâtre français.
  • Madeleine Béjart (1618-1672), comédienne et co-fondatrice (avec Molière) de l’Illustre théâtre. C’est elle qui apprit à Molière le métier de comédien, de directeur de troupe et d’auteur.

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  • Isabella Andreini (1562-1604), en Italie, une star dans toute l’Europe. Elle était poétesse et comédienne de la Comedia del’Arte. Célébrée pour ses scènes de folie amoureuse, c’est d’elle que naît le personnage- type de l’amoureuse, Isabella. Elle a écrit une pastorale, La Mirtilla, en 1602.

Isabella Andreini

« Les premières comédiennes seront les reines et les princesses, en France comme en Angleterre. Catherine de Medicis met en scène ses filles. Elles sont belles, intelligentes, capables d’émouvoir. C’est la naissance des égéries. »

Le mot « autrice »

Dans Le Registre de Lagrange (comédien français, camarade de scène de Molière qui créa notamment le rôle de Don Juan et tint un registre de comptes détaillant jour après jour l’activité de la troupe de Molière, puis de la Comédie-Française, de 1659 à 1685) apparait la formule « part d’autrice », qui indique clairement que des femmes écrivaient et étaient rémunérées pour ce travail. On retrouve également ce terme dans des périodiques de l’époque, des compte-rendu…

Petit point de grammaire latine

Le latin auctrix existe depuis l’Antiquité et est utilisé au même titre qu’auctor. On en trouve trace sur des tombes de femmes dans l’Antiquité. Cependant, au IVe siècle, un grammairien, Maurus Servius Honoratus décrète la règle suivante : lorsque auctor dérive du verbe augeo, au sens d’accroître, augmenter, alors auctrix est toléré, mais lorsque auctor découle de auctoritas, dans le sens d’autorité, origine, source, l’emploi d’auctrix est banni… La simple existence de cette règle confirme donc que la présence d’autrices, qui se qualifiaient comme telles à cette époque, était déjà perçue comme dérangeante.

Pour citer quelques autrices connues, pensons à Hildegarde de Bingen (1098-1179), première compositrice de musique sacrée en Europe, femme de lettres, théologienne, spécialiste de médecine et sciences physiques ou encore Christine de Pizan (1364-1430), philosophe et poétesse. On retrouve l’occurrence matrimoine dans leurs écrits.

C’est avec la création de l’Académie Française (non-mixte) en 1635 et des premiers dictionnaires de français que le mot autrice disparait peu à peu du langage. Il est intéressant de remarquer que cette disparition coïncide avec la naissance du mot actrice. Alors qu’«acteur » peut également signifier « auteur », il n’en va pas de même pour les femmes : les femmes sont dénommées actrices…pour aller dire les mots d’un auteur.

Les autrices de théâtre

17 sous l’Ancien Régime, 13 au XIXe, 5 au XXe et 0 entre 1958 et 2002 : voilà le nombre de femmes inscrites au Répertoire de la Comédie Française …. Ces chiffres témoignent bien des ravages liés à la disparition du mot : l’invisibilisation totale des autrices de théâtre au cours des siècles. Pourtant, les textes de ces femmes n’ont rien à envier aux classiques et mériteraient d’être étudiés à l’école au même titre que Molière, Corneille, Racine, etc…

  • Au XVIe siècle, Marguerite de Navarre (1492-1549), reine libre et subversive, écrit un théâtre où elle s’en prend à l’Inquisition et des farces satiriques comme Le Malade, pour laquelle on peut sans doute voir une inspiration au Malade Imaginaire.

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  • Aux alentours de 1650, on peut citer Françoise Pascal (1632-1698) comme première autrice professionnelle mais également peintresse et compositrice.
  • En 1660, Madame de Villedieu (1640-1683) écrit Le Favori, pièce qui sera montée par Molière et jouée devant Louis XIV, qui aborde de manière très audacieuse la disgrâce de Nicolas Fouquet. En France, on niera pendant longtemps l’aspect politique de la pièce et on lui prêtera un caractère « à l’eau de rose».

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  • En 1690, Catherine Bernard (1662-1712) est officiellement la première autrice dont une tragédie, Brutus est jouée à la Comédie-Française. Quarante ans après sa publication, Voltaire publie une tragédie du même nom et sera accusé de plagiat. Puis, il se défendra en disant que Brutus aurait en fait été écrit par Fontenelle, préférant donc plagier un auteur plutôt qu’une autrice.
  • Marie-Anne Barbier (1664-1742) sera la première à publier son théâtre complet à l’instar de Corneille. On cherchera souvent à prouver que ses pièces auraient en fait été écrites par des hommes. Pourtant, elle rencontre beaucoup de succès et sera traduite dans plusieurs pays. Les études récentes mettent en avant l’aspect féministe de son œuvre.

Au total, 150 autrices ont été référencées sous l’Ancien Régime : célébrées et admirées à travers l’Europe pour certaines, aux travaux pionniers et subversifs, elles renversaient et retravaillaient les codes de la masculinité, les stéréotypes de genre, les relations homme/femme. Puis, en 1756, Voltaire arrive à l’Académie Française et décide de faire un tri pour ne garder que des auteurs, ceux que nous connaissons tous et toutes et continuons d’enseigner aujourd’hui. Pourtant, au XIXe siècle, on peut recenser 350 autrices de théâtre et 1500 au XXe siècle, soit un corpus total de plus de 2 000 autrices, de la Renaissance à nos jours.

Conclusion

Les recherches d’Aurore Evain ont commencé en 1998, d’abord sur l’apparition des actrices professionnelles au théâtre. C’est ainsi qu’elle retrouve des occurrences du mot, « autrice » et se lance sur ses traces. Elle redécouvre alors tout ce pan oublié de notre histoire littéraire et théâtrale. La découverte était tellement déconcertante, qu’elle a attendu 10 ans avant de publier le fameux article Histoire d’ «autrice », de l’époque latine à nos jours dans Femmes et langues, numéro spécial de la revue Sêméion, Travaux de sémiologie. C’était la première fois depuis longtemps qu’on entendait à nouveau ce mot. Lors d’un colloque à la Scène Nationale de Grenoble, elle fait part de ses découvertes à ses consœurs autrices et metteuses en scène. Entre colère et émerveillement, elles repartent avec ce mot en étendard, pour rappeler leur légitimité, elles qui ont tant de mal à accéder aux scènes, aux moyens et à la reconnaissance. 10 ans plus tard, il fait toujours débat, mais il est sorti de l’oubli et trouve de plus en plus sa légitimité.

Concernant l’étude des autrices de théâtre, mise à part l’anthologie du Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, qu’Aurore Evain codirige depuis 2007, aucun autre travail n’a été fait sur le sujet. L’histoire et le travail de ces femmes ne sont pas enseignés, pas même dans les écoles de théâtre. Et les textes de ces autrices ne sont ni étudiés, ni joués. Quand on mentionne les noms de Molière ou de Racine, qu’on lit leurs textes, une image mentale en trois dimensions de leurs pièces nous apparait immédiatement. Leurs œuvres sont si connues, si enseignées, tellement jouées qu’elles apparaissent évidentes, ce qui perpétue leur omnipotence. Les travaux des autrices ne nous parviennent que difficilement, en deux dimensions, de par ce manque de connaissance et de reconnaissance, ce qui rend d’autant plus difficile la prise de conscience de leur valeur littéraire, sociétale et politique.

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